Engourdissement des mains
Ce « canal carpien » dans vos doigts pourrait bien venir de votre nuque
Des doigts engourdis qui fourmillent, on met ça sur le dos du poignet presque par automatisme. Pourtant, un engourdissement identique peut naître d'un nerf coincé plus haut, dans la nuque, et on confond les deux sans arrêt. Voici comment démêler le poignet de la nuque.
Vos doigts se remettent à s’engourdir. Fourmillements, cette sensation morte et grésillante, au pire quand vous êtes à votre bureau et parfois assez forte pour vous réveiller la nuit. Alors vous faites le geste évident : vous cherchez sur Internet, vous tombez sur le syndrome du canal carpien, et vous lorgnez déjà une attelle de poignet. C’est le diagnostic réflexe pour une main engourdie. Mais voici le retournement que presque personne ne voit venir : cet engourdissement identique peut être émis par un nerf coincé bien loin de votre poignet, tout en haut, dans votre nuque. Et si le problème que vous attelliez au poignet logeait en réalité dans votre colonne ?

La confusion qui coûte des mois aux gens
Le canal carpien existe, il est fréquent et il mérite d’être traité. Mais il a un imitateur qu’on oublie : un nerf coincé dans la nuque, ce qu’on appelle une radiculopathie cervicale. Quand un disque ou un peu d’usure osseuse appuie sur une racine nerveuse à sa sortie de la nuque, le symptôme n’apparaît souvent pas du tout dans la nuque. Il se manifeste le long du bras et jusqu’au bout des doigts, sous forme d’engourdissement, de fourmillements ou de faiblesse, exactement sur le territoire que vous imputeriez à votre poignet.
Et ce n’est pas rare. Une vaste étude de population a montré que la radiculopathie cervicale est un diagnostic courant, touchant le plus souvent la racine nerveuse C7, puis C6. Le détail révélateur : environ 15 % des cas seulement étaient précédés d’un effort ou d’une blessure (Radhakrishnan et al., 1994). Le reste s’était accumulé en silence, à cause de l’usure ordinaire des disques et des articulations. Autrement dit, c’est le genre de chose qui se construit sur des années de bureau, sans le moindre moment dramatique à blâmer.
Pourquoi un nerf de la nuque finit au bout des doigts
Le câblage explique la confusion. Chaque nerf qui atteint votre main commence par une racine qui se détache de la moelle épinière, dans votre nuque. Comprimez ce câble en haut, et le signal, ou le parasite, voyage jusqu’au bout. Votre cerveau interprète la friture comme venant de l’endroit où le nerf se termine : vos doigts.
Les doigts touchés sont un vrai indice, car chaque racine dessert un territoire différent :
- C6 dessert le pouce et l’index.
- C7 dessert le majeur.
- C8 dessert l’annulaire et l’auriculaire.
Le canal carpien, lui, c’est le nerf médian comprimé au poignet : il engourdit typiquement le pouce, l’index, le majeur et la moitié de l’annulaire, et il épargne classiquement l’auriculaire, entièrement. Les cartes se recoupent, et c’est précisément pour ça qu’on confond les deux, mais elles ne sont pas identiques.
Le rebondissement : parfois, c’est bel et bien les deux
C’est là que ça devient intéressant. En 1973, deux chercheurs ont remarqué que la plupart de leurs patients ayant un nerf coincé au poignet ou au coude avaient aussi un second problème plus haut, dans la nuque. Ils ont proposé l’idée du « double écrasement » : un nerf déjà comprimé près de la colonne serait plus fragile, et plus facilement lésé par une seconde compression en aval (Upton & McComas, 1973). Si c’est vrai, cela voudrait dire que la main engourdie et la nuque raide ne sont pas deux coïncidences, mais un seul enchaînement.
L’histoire est bien ficelée, et nous serons honnêtes : elle est contestée (voir plus bas). Mais même les sceptiques s’accordent sur le point pratique qui vous concerne : un nerf coincé dans la nuque et un canal carpien peuvent apparaître chez la même personne, et le font souvent. Ne traiter que le poignet peut laisser la moitié du problème intacte.
Alors, comment les distinguer ?
Seul un clinicien peut le confirmer, parfois à l’aide de tests de conduction nerveuse, et le recoupement est réel. Mais certains signes penchent d’un côté ou de l’autre.
Penche vers le canal carpien (poignet) :
- Pire la nuit ; vous réveille.
- Soulagé quand vous secouez ou agitez la main.
- L’engourdissement s’arrête au poignet ; côté pouce, auriculaire épargné.
- Pas de douleur à la nuque, à l’épaule ni au haut du bras.
Penche vers l’origine cervicale (nuque) :
- S’accompagne de douleurs à la nuque, à l’épaule ou au bras, ou d’une douleur qui descend le long du bras.
- Varie selon la position de votre nuque ; lever les yeux, ou incliner la tête vers le côté douloureux, peut le déclencher ou l’aggraver.
- Suit une bande le long du bras jusqu’à un groupe de doigts bien précis.
- Souvent un peu de raideur ou une amplitude de mouvement réduite dans la nuque.
Il existe même un test physique pour la version cervicale : comprimer et incliner doucement la tête (le test de Spurling) peut reproduire les symptômes du bras. Pris isolément, aucun test n’est fiable, mais regroupés en faisceau, ils deviennent raisonnablement précis, ce qui explique justement que cela relève d’un cabinet, pas d’une section commentaires (Wainner et al., 2003).
La partie honnête : n’accusez pas trop vite la nuque
Soyons clairs, car ça marche dans les deux sens. Beaucoup de mains engourdies relèvent vraiment du canal carpien, un point c’est tout, et là, attelle ou traitement du poignet est le bon choix. L’enchaînement du « double écrasement », aussi tentant soit-il, est réellement contesté : une étude portant sur 277 patients a constaté que le canal carpien ne suivait pas la nuque comme la théorie le prédit, et a conclu que les données ne l’étayaient pas (Kwon et al., 2006) ; une critique bien connue soutient que le concept est invoqué bien plus souvent que les preuves ne le justifient, et que deux problèmes nerveux coexistants peuvent simplement partager une cause commune, comme le diabète (Wilbourn & Gilliatt, 1997). Des doigts engourdis peuvent aussi venir d’un diabète, d’un trouble de la thyroïde, d’une carence en B12, ou d’un nerf coincé au coude. La conclusion n’est pas « c’est votre nuque ». C’est « la nuque mérite d’être vérifiée, parce que c’est la pièce qu’on oublie systématiquement de regarder ».
Quand consulter un médecin (ne sautez pas ce passage, s’il vous plaît)
L’engourdissement peut être un signal d’alarme, alors nous serons directs. Faites-vous examiner rapidement en cas de : engourdissement ou faiblesse qui s’aggrave ; fonte musculaire visible, surtout à la base du pouce ; engourdissement des deux mains, ou des mains et des pieds ; maladresse, objets qui tombent, difficulté avec les boutons, ou démarche instable (cette combinaison peut signaler une compression de la moelle épinière et exige une prise en charge urgente) ; ou tout changement du contrôle de la vessie ou des intestins. Et tout engourdissement persistant ou qui s’étend mérite un vrai diagnostic, qui peut inclure des tests nerveux. Un article de blog ne peut pas vous en donner un.
En résumé (et notre place là-dedans)
Voici la partie discrètement utile : quelle que soit la chose qui comprime cette racine cervicale, vous pouvez maîtriser la charge que vous lui imposez chaque jour. Les racines nerveuses le plus souvent en cause, C6 et C7, sortent exactement là où l’avachissement tête en avant, au bureau, sollicite le plus la colonne. Le menton qui dérive vers l’écran pendant huit heures ne crée pas ces problèmes à partir de rien, mais c’est une contrainte régulière et évitable, pile au mauvais endroit.
Alors parlons franchement de NeckCure. Nous ne pouvons pas diagnostiquer votre main engourdie, et nous ne ferons pas semblant : si c’est un canal carpien, ou quoi que ce soit sur la liste des signaux d’alarme, il vous faut un clinicien, pas une application. Ce que nous faisons, c’est la moitié ingrate en amont : NeckCure utilise votre webcam pour repérer la posture tête en avant qui surcharge en silence le bas de votre nuque à longueur de journée, et vous incite à vous redresser avant que la tension ne s’installe. Cela ne remplacera ni un test nerveux ni un médecin. Mais si votre « canal carpien » a un profil suspicieusement en forme de nuque, alléger la charge quotidienne sur celle-ci est l’un des rares leviers qui soit vraiment entre vos mains.
Références
- Upton ARM, McComas AJ (1973). The double crush in nerve-entrapment syndromesThe Lancet. PMID 4124532The paper that named 'double crush'. In an EMG study of 115 patients with a trapped nerve at the wrist or elbow, the majority also showed signs of a second lesion higher up, at the neck. The idea: a nerve squeezed near the spine may be more vulnerable to a second squeeze downstream.
- Radhakrishnan K, Litchy WJ, O'Fallon WM, Kurland LT (1994). Epidemiology of cervical radiculopathy: a population-based study from Rochester, Minnesota, 1976 through 1990Brain. PMID 8186959DOI 10.1093/brain/117.2.325The definitive population study of pinched neck nerves. The C7 root was affected most often, then C6, and only 14.8% of cases followed any physical exertion or trauma. Most just crept up on people, from spondylosis and disc changes.
- Wainner RS, Fritz JM, Irrgang JJ, Boninger ML, Delitto A, Allison S (2003). Reliability and diagnostic accuracy of the clinical examination and patient self-report measures for cervical radiculopathySpine. PMID 12544957Found that no single test is reliable for a pinched neck nerve, but a cluster of them, including the Spurling neck-compression test, is far more accurate together. A reminder that this is a clinician's job, not a self-diagnosis.
- Kwon HK, Hwang M, Yoon DW (2006). Frequency and severity of carpal tunnel syndrome according to level of cervical radiculopathy: double crush syndrome?Clinical Neurophysiology. PMID 16600675The honest counterweight. In 277 patients, carpal tunnel syndrome did not track with the level of the neck problem the way the double-crush idea predicts, and the authors concluded their data did not support it.
- Wilbourn AJ, Gilliatt RW (1997). Double-crush syndrome: a critical analysisNeurology. DOI 10.1212/wnl.49.1.21A pointed critique arguing the double-crush concept is invoked far more often than the evidence justifies, and that two coexisting nerve problems may just reflect a common cause, like diabetes, rather than one feeding the other.